La Lettre d'Henri Fertet

Très connue de tous, voici la lettre d'Henri Fertet, né le 27 octobre 1926 dans le Doubs, écrite le matin de son exécution :

 

"Besançon, prison de la Butte (Doubs)

26 septembre 1943

Chers parents,

Ma lettre va vous causer une grande peine, mais je vous ai vu si pleins de courage que, je n’en doute pas, vous voudrez bien encore le garder, ne serait-ce que par amour pour moi.

Vous ne pouvez savoir ce que moralement j’ai souffert dans ma cellule, [ce] que j’ai souffert de ne plus vous voir, de ne plus sentir sur moi votre tendre sollicitude que de loin, pendant ces quatre-vingt-sept jours de cellule, votre amour m’a manqué plus que vos colis et, souvent, je vous ai demandé de me pardonner le mal que je vous ai fait, tout le mal que je vous ai fait. Vous ne pouvez douter de ce que je vous aime aujourd’hui, car avant, je vous aimais par routine plutôt mais, maintenant, je comprends tout ce que vous avez fait pour moi. Je crois être arrivé à l’amour filial véritable, au vrai amour filial. Peut-être, après la guerre, un camarade parlera-t-il de moi, de cet amour que je lui ai communiqué ; j’espère qu’il ne faillira point à cette mission désormais sacrée.

Remerciez toutes les personnes qui se sont intéressées à moi, et particulièrement mes plus proches parents et amis, dites-leur toute ma confiance en la France éternelle. Embrassez très fort mes grands-parents, mes oncles, mes tantes et cousins, Henriette. Dites à M. le Curé que je pense aussi particulièrement à lui et aux siens. Je remercie Monseigneur1 du grand honneur qu’il m’a fait, honneur dont, je crois, je me suis montré digne. Je salue aussi en tombant mes camarades du lycée. À ce propos, Hennemay me doit un paquet de cigarettes, Jacquin, mon livre sur les hommes préhistoriques. Rendez le “Comte de Monte-Cristo” à Emeurgeon, 3, chemin Français, derrière la gare. Donnez à Maurice Andrey de La Maltournée, 40 grammes de tabac que je lui dois.

Je lègue ma petite bibliothèque à Pierre, mes livres de classe à mon cher Papa, mes collections à ma chère maman, mais qu’elle se méfie de la hache préhistorique et du fourreau d’épée gaulois.

Je meurs pour ma patrie, je veux une France libre et des Français heureux, non pas une France orgueilleuse et première nation du monde, mais une France travailleuse, laborieuse et honnête.

Que les Français soient heureux, voilà l’essentiel. Dans la vie, il faut savoir cueillir le bonheur.

Pour moi, ne vous faites pas de soucis, je garde mon courage et ma belle humeur jusqu’au bout et je chanterai “Sambre et Meuse” parce que c’est toi, ma chère petite maman, qui me l’a appris.

Avec Pierre, soyez sévères et tendres. Vérifiez son travail et forcez-le à travailler. N’admettez pas de négligence. Il doit se montrer digne de moi. Sur les “trois petits nègres”, il en reste un. Il doit réussir.

Les soldats viennent me chercher. Je hâte le pas. Mon écriture est peut-être tremblée, mais c’est parce que j’ai un petit crayon. Je n’ai pas peur de la mort, j’ai la conscience tellement tranquille.

Papa, je t’en supplie, prie, songe que si je meurs, c’est pour mon bien. Quelle mort sera plus honorable pour moi ? Je meurs volontairement pour ma Patrie. Nous nous retrouverons bientôt tous les quatre, bientôt au ciel. Qu’est-ce que cent ans ?

Maman rappelle-toi :

“Et ces vengeurs auront de nouveaux défenseurs Qui, après leur mort, auront des successeurs.”

Adieu, la mort m’appelle, je ne veux ni bandeau, ni être attaché. Je vous embrasse tous. C’est dur quand même de mourir.

Mille baisers. Vive la France.

Un condamné à mort de 16 ans.

H. Fertet.

Excusez les fautes d’orthographe, pas le temps de relire.

Expéditeur : Monsieur Henri Fertet, Au ciel, près de Dieu."

 

 

CONTEXTE HISTORIQUE :

            La Prison de la Butte était la maison d’arrêt de Besançon. Les conditions de vie y étaient horribles. La disette y est très présente et le camp est surpeuplé, ce qui favorise la propagation des maladies.

            La prison a servi durant la Seconde Guerre Mondiale aux nazis durant le régime de Vichy, avec la Citadelle. Les détenus étaient alors des femmes, des enfants et des vieillards anglais, les hommes étant quant à eux rassemblés au centre pénitentiaire de Saint-Denis et de Compiègne.  À partir de 1941, les nazis se sentent en danger dans la ville et envoient les prisonniers au camp de Vittel. C'est alors que les résistants français remplacent les prisonniers anglais.

             En 1943, la libération de la France est déjà entamée : la Corse est libérée le 13 septembre. Henri est quant à lui exécuté le 26 septembre.

 

Prison de la Butte

 

 

ANALYSE LITTÉRAIRE:

-         On voit qu'Henri Fertet a une bonne expression linguistique.

-          Il est resté quatre vingt sept jours en prison soit près de trois mois.

-          On  trouve un champ lexical de la souffrance et du bonheur ce qui nous amène a une  antithèse entre la mort et le bonheur : Henri souffrait mais souhaitait du bonheur à ceux qu’il laissait derrière lui, il ne regrette pas ses actes.

-          « La mort m’appelle » (l.37) : il y a personnification de la mort qui nous ramène  à l’image de la faucheuse : elle est  présente dans la mythologie puis reprise par la religion : d'où le champ lexical religion qui nous montre un Henri Fertet plein d’espoir grâce à ses croyances.

-          On trouve également un champ lexical de l’affection/amour que Henri Fertet communique au destinataire, c'est à dire sa famille.

-           De nouveau, on peut voir un champ lexical de l’honneur :"digne".

-          Cette lettre peut faire office de testament : Henri lègue ces affaires à sa famille et ses amis et exprime ses dernières volontés. Il anticipe sa mort (« au ciel, près de Dieu ») et le moment où ses parents recevront la lettre. Il sait qu’il n’a plus d’espoir (« la mort m’appelle »).

-          Henri cache sa peur (« mon écriture est peut-être tremblée, mais c’est parce que j’ai un petit crayon » l.30-31) derrière le courage (« je ne veux ni bandeau » l.37) et son honneur/ son amour pour sa patrie. On le voit au champ lexical de l’honneur et à la phrase (« je meurs pour ma patrie » l. 23).

-          On voit le patriotisme ostentatoire d'Henri : il souhaite que la France gagne, mais il donne des conseils d’humilité.

-          On voit que Henri Fertet est torturé mentalement grâce à l’antithèse entre le champ lexical du bonheur et celui de la souffrance.

-          Henri dénonce implicitement sa condamnation à mort alors qu’il n’a que 16 ans et qu’il combattait pour libérer sa patrie dans la phrase : «Un condamné à mort de 16 ans » ; phrase qu’il n’aurait pas dite s’il en avait trente.

-          On voit que « l’action » se précipite au changement de grammaire dans la lettre. Au lieu d’écrire « je n’ai pas le temps de relire », Henri a écrit « pas le temps de relire. »

-          La dernière phrase était facultative puisque le régime nazi transmettait les lettres des condamnés à leur famille. Mais le « monsieur » grandit Henri, qui n’a que 16 ans, comme s’il était au-dessus de tout ce qui lui arrive, idée confortée par le fait qu’il se retrouve « au ciel, près de Dieu », ce qui fait de lui un ange, simplement témoin des évènements sur Terre.

-          Il considère son petit frère comme son successeur, « il doit être digne de moi » ; cela montre qu’Henri considère que ce qu’il a fait est digne.

-          Henri était cultivé puisqu’il cite Racine de mémoire « Et ces vengeurs auront de nouveaux défenseurs, qui, après leur mort, auront des successeurs. »  tiré de Brittanicus, IV, 3. Il croit en une « France éternelle ». « les vengeurs » désignent les résistants.

-          Henri espère que ce qu’il a fait ne sera pas perdu, mais qu’on se souviendra de ce qu’il a fait. L. 11-13.

 

 

CONCLUSION :

 

 

                Ce courrier est un témoignage poignant. En effet, Henri Fertet subit son destin, idée renforcée par le fait que c'est un adolescent. Cependant, il nous déclare clairement qu'il ne regrette aucun de ses actes.

                 La lettre en elle-même apporte peu de renseignements supplémentaires sur les conditions de vie pendant la guerre mais transmet des émotions vécues par un adolescent. Une simple évocation de la lettre nous permet de rappeler le passé, de situer les évènements, d’imaginer cette période et de ne pas oublier. Elle contribue donc à former la mémoire collective. Elle reste notamment dans les esprits de tous ceux qui ont pu l'étudier ou même la lire.

 

                Cette lettre est très connue en France, la simple évocation du jeune résistant ne passe pas inaperçue. De plus, cette lettre n’a pas été écrite dans le but d’être publiée, cela renforce le fait que les émotions transmises sont authentiques. Ces souvenirs deviennent nôtres.

 

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